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SYNTHESE DES PRINCIPALES CONCLUSIONS
Rapport de la mission confiée
par Monsieur le Premier ministre
à Aymeri de Montesquiou,
Sénateur du Gers
JUILLET 2005
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Près de quinze ans après son indépendance,
l’Asie centrale constitue encore largement une terra incognita
pour la France. Les rares échos relayés par les médias
se limitent à conforter une image négative de nature
à justifier une attitude réservée à
son égard. Pourtant, force est de constater que cette réserve
n’est guère partagée par la plupart de nos partenaires
qui ont perçu l’importance de cette zone.
1. Au carrefour des mondes, une terra incognita où se jouent
en partie la stabilité internationale et notre prospérité
L’éclatement de l’empire soviétique a
replacé l’Asie centrale dans l’économie
des échanges mondiaux qui empruntaient depuis le IIe siècle
avant notre ère et jusqu’au XVIe siècle la «
route de la soie ». Ce qui était devenu une impasse
peut enfin s’inventer un avenir, devenir un pont entre Occident
et Orient et un creuset du dialogue de civilisations. Le potentiel
économique de ces pays qui s’appuie sur des ressources
extrêmement importantes en pétrole, en gaz et en minerais
lui ouvre tous les espoirs : à titre d’exemple, après
avoir multiplié par trois sa production en huit ans, le Kazakhstan
qui produit actuellement environ un million de barils/jour de pétrole,
devrait en produire près de trois fois plus d’ici 2015,
soit l’équivalent aujourd’hui des Emirats arabes
unis. Pour ce faire, au moins cinquante milliards de dollars devront
être investis.
Le positionnement géopolitique central et les richesses en
ressources naturelles se traduisent déjà par un développement
économique rapide dans certains des pays de la zone et attisent
les convoitises des puissances : « chasse-gardée »
de la Russie, celle-ci entend y maintenir sa présence et
limiter notamment l’influence des États-Unis, qui voient
en elle un garde-fou pour contrer le développement du fondamentalisme
des pays alentours et un élément essentiel pour leur
assurer le contrôle des ressources. Les besoins énergétiques
importants liés à la croissance chinoise poussent
ce pays à développer une attitude très volontariste
dans la région alors que la Turquie et l’Iran y voient
une zone d’influence naturelle.
2. Une présence française en-deçà de
son potentiel
Dans ce laboratoire d’une nouvelle multipolarité, l’Europe
et surtout la France développent une présence très
limitée. Entre le 9e et le 15e exportateur selon les pays,
la France occupe une place marginale en terme d’investissements,
ce, malgré le rôle de Total, notamment au Kazakhstan.
Au delà de cette présence commerciale et économique
très effacée, les moyens publics français sont
bien inférieurs à ceux déployés par
les autres bailleurs de fonds, qu’ils soient bilatéraux
(États-Unis, Japon, Allemagne notamment) ou multilatéraux
(Banque mondiale, BERD, Banques asiatique et islamique de développement
et même Commission européenne). L’examen de la
dynamique de l’aide au développement révèle
un écart croissant entre les positions françaises
et celles de nos concurrents.
Cette « contre-performance » française s’explique
notamment par :
- une certaine inertie historique qui conduit le gouvernement et
les entreprises françaises à ne pas s’intéresser
suffisamment à la région ;
- une capacité des acteurs français à se mobiliser
collectivement très en retrait par rapport à celle
de nos concurrents ;
- une grande « frilosité » des entreprises qui,
de plus, ne sont pas assez soutenues par les services publics compétents.
Ce constat régional ne doit inciter ni à l’immobilisme
ni au renoncement. Il doit nous mobiliser pour tenter de regagner
le terrain perdu et engager une dynamique de confiance à
la fois chez les acteurs français mais également les
pays d’Asie centrale. Celle-ci peut s’appuyer sur d’indéniables
atouts : notre pays est attendu par ces pays car il peut fournir
une alternative crédible à l’alliance exclusive
avec des voisins encombrants ou avec les Etats-Unis perçus
comme trop intrusifs ; le dispositif diplomatique, militaire, économique
et culturel français sur place n’a rien à envier
à la plupart de nos partenaires ; grâce à l’action
pragmatique de nos ambassades, nous disposons de relais dans la
société civile qui doivent permettre de récolter
rapidement et durablement les fruits d’une initiative de nature
politique.
3. La définition d’une stratégie de présence
française doit s’accompagner d’un véritable
investissement politique.
La complexité géopolitique de la région impose
de fixer de manière très claire la méthodologie
d’approche de ces pays, tant en matière de coopération
institutionnelle entre États ou collectivités publiques
que de relations commerciales entre entreprises. Ceci suppose de
davantage écouter les attentes formulées par ces pays.
L’ouverture et l’écoute doivent être le
corollaire d’une fermeté accrue des autorités
politiques de notre pays lorsque la sécurité juridique
des investissements de nos entreprises est remise en cause.
Si les opportunités économiques et commerciales peuvent
être de court terme dans certains secteurs, notre présence
en Asie centrale doit cependant se concevoir avant tout dans la
durée. Ceci suppose de développer une vision de nos
objectifs qui se détache des contingences temporaires et
tente d’organiser une relation cohérente sur laquelle
l’ensemble des acteurs français soit prêt à
s’engager activement.
Faire fi de la présence russe dans cette région du
monde constituerait une erreur qui ne pourrait se traduire que par
des déconvenues. La présence, ancienne et durable
de la Russie n’a fait d’ailleurs que se renforcer au
cours des derniers mois. Celle-ci a la plupart des cartes en main
pour mettre en échec tout projet qu’elle considérerait
comme contraire à ses propres intérêts. Dès
lors, il paraît indispensable que le développement
des nôtres dans la région se fasse en bonne intelligence
avec la Russie. Ceci doit se traduire par des actions communes (par
exemple en matière de défense), des investissements
et participations conjoints.
Le relance d’une coopération entre la France et les
pays d’Asie centrale devrait s’appuyer sur des priorités
régionales, qui permettent de répondre de manière
directe et opérationnelle aux préoccupations de nos
partenaires.
Compte tenu de sa position et de son rôle international, la
France peut utilement contribuer à achever économiquement
l’indépendance que ces pays ont acquise juridiquement
il y a près de quinze ans. Elle devrait centrer son action
sur les priorités suivantes :
- proposer une alternative à la dépendance vis-à-vis
des puissances régionales : la France est en position de
soutenir et de participer activement aux projets qui permettront
de désenclaver la région (notamment ceux relatifs
à l’évacuation des ressources en hydrocarbures
et au transport de marchandises) ;
- préparer la sortie de l’économie extractive
en proposant notre savoir-faire : les pays d’Asie centrale,
pour au moins trois d’entre eux (Kazakhstan, Ouzbékistan
et Turkménistan) sont très dépendants d’une
richesse, ou d’un type de richesse spécifique, ce qui
les fragilise. La France doit les aider à diversifier leur
tissu productif, notamment grâce à la mise en place
de technopoles ;
- contribuer au développement durable de la région
: la France peut directement participer à des projets permettant
d’assurer une meilleure maîtrise des risques et protection
de l’environnement ainsi que le développement des villes
et des campagnes, en particulier dans le domaine de l’eau.
Elle peut également contribuer à la définition
d’un nouvel équilibre entre irrigation et production
hydroélectrique.
Outre leur indépendance, les pays d’Asie centrale accordent
un grand prix à leur stabilité et à leur sécurité.
Se sentant menacés à la fois de l’extérieur
et de l’intérieur, ils souhaitent pouvoir asseoir leur
autorité sur une capacité de dissuasion et de traitement
de ces menaces. Au-delà, le thème de la sécurité
doit également être pour nous le moyen de développer
un discours « audible » sur la construction et le développement
d’États de droit comme systèmes de régulation
sociale et d’ouverture démocratique.
La France peut y participer à travers un soutien aux projets
de surveillance des frontières, de lutte contre le terrorisme
et de maintien de la sécurité civile et militaire.
La promotion d’une solution négociée aux différends
relatifs à la mer Caspienne permettrait également
d’asseoir sa crédibilité diplomatique dans la
région. Elle doit enfin rapidement mobiliser l’ensemble
des instruments de coopération administrative et de formation
des élites pour ancrer durablement dans les sociétés
centre-asiatiques les fondements de démocraties ouvertes
sur le monde extérieur.
Afin d’atteindre ces objectifs, l’adaptation du fonctionnement
et de l’organisation actuelles de notre dispositif de représentation
et d’action en Asie centrale est indispensable. Ceci doit
conduire notamment à :
- rendre plus efficace nos outils d’influence et de coopération
en améliorant la coordination de l’action des services
de l’État, en mutualisant certains fonctions de nos
réseaux sur place et en développant un dispositif
d’appui aux entreprises plus efficace ;
- re-mobiliser des acteurs capables de nourrir une relation de long
terme ce qui suppose de modifier l’état d’esprit,
trop timoré, de nos administrations et de davantage s’appuyer
sur les collectivités locales, les ONG et les organismes
consulaires ;
- agir avec et aux côtés des bailleurs de fonds internationaux
en s’adaptant davantage à leur priorités et
en pesant sur leurs choix pour l’avenir sur la base d’une
diplomatie multilatérale plus active et plus cohérente.
L’Asie centrale tourne aujourd’hui une page importante
de son histoire. L’Occident l’a déçue
et elle peut devenir le terrain d’affrontement pour des grandes
puissances qui ont bien compris son importance géostratégique
et son formidable potentiel économique.
En quelques années, la France a accumulé un retard
important – y compris en comparaison avec certains pays européens
comme l’Allemagne, la Grande-Bretagne ou l’Italie. Elle
peut cependant le rattraper si elle s’investit politiquement
au plus haut niveau et profite de la conjoncture qui fait d’elle
une alternative crédible à des voisins de plus en
plus encombrants. Elle est également en mesure d’amener
ces pays à suivre les règles démocratiques
internationales et de participer, aux côtés de ses
partenaires, à stabiliser cette zone.
Outre une mobilisation de l’ensemble des services de l’État
et une redéfinition de leurs modes d’intervention,
cet effort, pour porter ses fruits dans la durée, doit s’appuyer
sur un esprit de conquête, un enthousiasme alimenté
par le désir et la raison qui vise à faire de cette
« route de la soie » un modèle de développement
original et de dialogue des civilisations dont l’avenir continuera
à faire rêver.
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